MDBC, CBDC, crypto-paiement: comprendre un peu plus cet univers avec France Payment Forum

Si je comprends bien c’est une association ?

Oui tout à fait, elle est présidée par Hervé SITRUK qui a une carrière plus qu’historique. C’est quelqu’un qui connaît tout le monde dans ce milieu, il y est depuis ses débuts. Il connaît donc bien  la genèse de l’évolution de l’ensemble des moyens de paiements électroniques mais aussi la genèse de leurs histoires. Ainsi, au fil du temps, il a réussi à s’entourer des influenceurs, des acteurs et des représentants, et cela pour les faire travailler ensemble, les faire coopérer et pour qu’ils fassent remonter les besoins du terrain.

Et donc l’objectif est de permettre aux  acteurs privés et publiques de communiquer pour aller vers une évolution plus rapide ?

C’est exact de nombreuses thématiques telles que : l’innovation, la réglementation, la lutte conte la fraude, la modernisation, l’optimisation et l’efficience sont systémiques dans cette industrie. Si la France veut ne pas avoir à accuser d’un retard dans le monde des paiements et notamment des cryptopaiements, le dialogue entre les différentes parties engagées est essentiel.

Le paiement est le nerf de la guerre dans toute économie

Michel Khazzaka

Quel est ton rôle au sein de France Payment Forum ?

J’ai contribué depuis de nombreuses années, soit en participant et en enrichissant les keynotes que France Payments Forum (appelée anciennement Club SEPA) organise, et ce, sur de nombreux thèmes, de la monétique aux flux. J’ai aussi contribué sur divers sujets, tels que les paiements par carte, les paiements instantanés ou les paiements mobiles. Et en 2020, en tant que membre aussi via Azzana de France Payments Forum, étant donné que je porte des offres sur la blockchain et les cryptopaiements. J’ai donc naturellement réussi à convaincre les membres de FPF de la nécessité de créer un groupe de travail orienté et dédié à l’évolution de la chaîne de valeur des paiements classique vers une nouvelle chaîne de valeur. Une chaîne de valeur qui serait basée sur la blockchain. Elle serait distribuée par conception, elle utiliserait la puissance d’une monnaie programmable et utiliserait l’automatisation des smart-contrats.

Quelle est cette chaîne de valeur classique ?

Lorsqu’on parle de chaîne de valeur des paiements, elle est très codée. On parle de schéma à quatre coins classiques pour les paiements carte par exemple.

  • le payeur, qu’on appelle porteur avec sa carte.
  • le commerçant qui fait de l’acceptation de paiements.
  • la banque du commerçant, qui est l’acquéreur du paiement.
  • la banque émettrice de la carte, la banque de l’émetteur.

Ce n’est pas tout, il y a aussi des PSP (prestataires de services de paiement), des établissements de paiement intermédiaires entre le commerçant et l’acquéreur ; mais il y a aussi la banque centrale et la clearinghouse entre l’émetteur et l’acquéreur.

Sur un schéma classique, où il y a au moins 15 étapes pour qu’un paiement aboutisse, on assure, on garantit le paiement, (lorsqu’on paye par carte, le paiement est garanti par un numéro d’autorisation) mais ensuite il y a la réconciliation et la compensation d’un paiement qui doit être fait la nuit en général. Le commerçant a donc la garantie qu’il va être payé, mais il n’a pas les fonds ni en temps réel, ni le jour même, c’est souvent 1, 2, 4, 7 jours ou plus qu’il reçoit le paiement sur son compte bancaire. Le temps que toute la chaîne de valeur réconcilie et exécute ce paiement, pour un paiement étranger, c’est encore plus long.

Pour la partie virement et prélèvement, le schéma est assez proche. On retrouve finalement les mêmes acteurs sur la chaîne de valeur, c’est juste un moyen de paiement différent.

Il faut bien différencier un moyen de paiement comme carte, prélèvement, virement et un mode de paiement pour parler du nombre de paiements (je paye en une fois, deux fois, n fois, en différé, par mobile etc). Cette chaîne de valeur classique est très optimisée, mais très spécialisée. Elle est aussi fragmentée et a du mal à évoluer et à répondre aux innovations attendues par l’usage d’un côté et les réglementations de l’autre. Il est à noter que les banques dépensent un pourcentage vraiment énorme de leur chiffre d’affaires sur la conformité – près de 30%.

Ce sont ces acteurs qui ont le poids et la contrainte d’être contrôlés, réglementés et conformes. Ils ne sont pas très agiles pour évoluer. Toute évolution du schéma actuel entraine donc des temps de latences avant l’exécution de ces dernières, par exemple le paiement instantané. Il aura fallu des années pour se mettre d’accord sur les réglementations et les normes, et des années pour les mettre en place.

Et la Blockchain dans tout ça ?

Justement on a vu émerger un paiement plus moderne aujourd’hui, grâce à la blockchain, qui de par sa nature sera instantané. Comme c’est du P2P (Pair à Pair), il n’y a pas besoin, en principe, de beaucoup d’intermédiaires sur la chaîne de valeur d’un paiement sur une blockchain publique.

De plus, quelque soit son appellation, cryptomonnaie ou cryptoactif: elle ou il peut servir pour un règlement.

Petit rappel :

  • Le paiement utilise un moyen de paiement par monnaie
  • un règlement peut être payé en actif

La chaîne de valeur est obligée de s’améliorer, elle a des contraintes réglementaires pour se défendre de la concurrence étrangère (Visa MasterCard d’un côté, le GAFAM de l’autre).

Il va donc falloir créer des schémas de tokenisation pour nos cartes locales en Europe (comme notre Carte Bancaire en France), au lieu d’Apple Pay avec Visa et Mastercard etc. C’est l’une des raisons du nouveau projet Européen EPI.

Il nous faut des acteurs européens pour tokeniser la carte bleu, il y en a en cours, mais ces projets mettent du temps. EPI est une initiative qui serait concurrente à Visa et MasterCard, pour la souveraineté des paiements européens. Dans cette lutte d’optimisation de la chaîne de valeur classique, il n’y a pas d’agilité. Il y a une structure trop spécialisée, trop compliquée (plus de 15 étapes pour un paiement de 10€ en ligne), en revanche, la fraude est très bien maîtrisée sur les paiements carte. Bien que vieillissant, c’est un système très performant, très industrialisé.

Il est mis en concurrence par le schéma de la blockchain qui n’est pas du tout adapté aux acteurs existants, à cause de leurs contraintes règlementaires. Il y a besoin d’accompagner une possible transition d’un ancien monde vers le nouveau. Les deux vivront en parallèle mais on voit bien que l’ancien système a du mal à égaler l’efficience apportée par la blockchain. L’une des preuves la plus flagrante est le paiement instantané, qui n’est toujours pas adopté et diffusé à 100% en Europe. Tandis que la blockchain, en 2 ans, était déjà opérationnelle partout dans le monde, sans aucune barrière technologique ni réglementaire, ou quoi que ce soit : “c’est internet 3.0“.

Notre but est donc de réfléchir aux schémas de transitions possible entre l’ancienne chaîne de valeur et la nouvelle ainsi qu’aider à la construction de la nouvelle.

Il faut donc savoir quelles réglementations seraient acceptables, nécessaires et utiles pour dynamiser cet écosystème ?

Il ne faut pas trop freiner les fintechs avec des réglementations trop dures, alors qu’elles ont besoin de plus d’agilité pour se construire et travailler ensemble à un niveau européen, pas seulement français. Donc c’est une équation assez difficile à résoudre. Notre but est d’entamer cette réflexion, mais aussi de trouver le business modèle pour les acteurs historiques de la chaîne de valeur afin qu’ils adoptent plus tard la nouvelle.

C’est donc un lieu de réflexion afin que tout le monde puisse en ressortir gagnant, suite à l’évolution de cette chaîne de valeur ?

Oui, et donc il y a forcément une partie d’éducation, de vulgarisation pour bien comprendre la révolution possible, ensuite il y a l’adoption, Va-t-on adopter quelque chose de cette révolution ? Et comment ?

Nous avons donc une vision assez claire. Nous pensons qu’il est indispensable de créer des synergies entre secteurs publics et privés. La raison est la suivante : s’il faut reproduire le successeur d’Airbus par exemple, il nous faut une collaboration entre les pays européens dans le secteur public et privé. C’est essentiel, car aujourd’hui nous sommes en retard dans beaucoup de courses et de batailles, et ce même pour les paiements…

Tant bien même que la carte à puce a été inventée par Roland Moreno en France. Aux États-Unis, les GAFA ont des financements sur l’innovation inimaginable. En Chine les entreprises bénéficient d’une aide structurelle de l’état. De notre côté, nous manquons des deux en Europe. Nos fintechs sont souvent locales, et nous avons un écosystème souvent fragmenté pour un marché relativement large à conquérir.  Nous avons la conviction qu’il faille reconstruire des succès comme Airbus. Nous avons pourtant des financements publics, une plateforme. C’est l’industrie “industrialisante” comme dit Hervé. C’est donner une plateforme afin que le reste puisse se construire par dessus : sur l’usage de la monnaie programmable, des smart-contract, pour l’automatisation des paiements.

La révolution est sur trois niveaux : la révolution de la monnaie pour des crypto-monnaies, des moyens de paiements vers des crypto-paiements et la révolution des banques vers des crypto-banques. Il y a notamment l’émission et la conservation de tokens qui pourraient être à l’avenir des monnaies électroniques ou des cryptomonnaies adossées à une monnaie digitale de banque centrale ou bien en tant que distributeur de cette dernière.

Les banques centrales joueront donc un rôle majeur dans le fonctionnement des banques privées?

Il ne faut pas tomber dans l’erreur de juste copier le schéma actuel, sinon nous allons encore perdre une autre course. Actuellement, la banque centrale étudie une monnaie de banque centrale digitale mais elle n’en connaît pas encore le business modèle, ni le modèle fonctionnel. Cependant, elle est en train de l’étudier, car elle a compris qu’il y a une incontestable révolution de la monnaie. Le problème à résoudre, entre autres, est que si la banque centrale saute le pas vers une monnaie digitale de banque centrale, elle risque de mettre à mal les banques, qui investissent énormément pour se conformer aux normes des paiements classiques (non crypto).

En effet, elles se trouveraient court-circuitées par la banque centrale, si celle-ci émettait une monnaie digitale directement aux citoyens (ce qu’elle ne compte donc pas faire). Elle cherche donc à préparer un rôle de distributeur de la monnaie digitale de banque centrale (MDBC) via les banques. Mais on resterait alors dans une disposition similaire au modèle actuel: la monnaie ne serait disponible que pour les établissements de crédits et émetteurs de monnaies électroniques. Par la suite, ils peuvent émettre une monnaie électronique pour les citoyens (cryptomonnaie ou non). Pour rappel, aujourd’hui, la monnaie électronique que nous avons, c’est une monnaie privée et commerciale, qui appartient à la banque, mais qui n’est pas une monnaie banque centrale.

Une des idées ciblées, c’est de dématérialiser le cash. Qui peut tout de même exister, mais avoir la possibilité de le remplacer par une cryptomonnaie équivalente au billet. Le cash étant la seule monnaie banque centrale aux mains des citoyens. Cette MDBC risque donc de reproduire les mêmes règles auquel la monnaie est sujette, afin de ne pas court-circuiter le rôle des banques.

Cette désintermédiation entre la monnaie de la banque centrale et le citoyen pourrait-elle à terme faire disparaître les banques privées ?

La banque centrale travaille sur des scenarios alternatifs. Aujourd’hui, les banques ne voient pas d’un bon œil l’émission d’une monnaie digitale, car ils n’ont pas encore trouvé de business modèle pertinent sur le paiement instantané. De facto, si l’évolution la chaîne de valeur existante n’apporte pas un très bon business model, alors un changement abrupt du système ne les attire pas.

En revanche, lorsqu’une banque centrale émet une monnaie digitale (MDBC) crypto, elle peut trouver un moyen de la distribuer via la banque privée. Ce système permettrait de garder les banques privées comme intermédiaires, en leur attribuant le rôle de distributeur. Cependant, l’utilisation d’une blockchain n’est pas certaine. Ce business model n’est pas encore au point, même s’il apporte certains avantages… Lorsqu’une transaction de monnaie digitale de banque centrale est effectuée, le smart contract peut automatiquement déclarer l’impôt, la TVA, ainsi que déclencher les paiements récurrents.

Il faut donc réfléchir au modèle du gouvernement de demain ainsi qu’au modèle financier pour le retail. Pour ce qui est du wholesale, c’est le même process. Il y aura potentiellement deux monnaies digitales de banque centrale, ou du moins deux fonctions. Une de détail pour le retail et une pour les grands établissements financiers qui auront des comptes de monnaies digitales en direct avec la banque centrale.

Et donc deux smart contract qui appliqueront différentes réglementations ?

C’est l’idée, les expérimentations en cours aident beaucoup les banques centrales à comprendre le champ des possibles.

Quelles sont ces expérimentations actuelles ?

Elles restent confidentielles, mais il y en a 8 en cours à la Banque de France qui sont toutes sur le volet wholesale uniquement. Cependant, d’autres pays européens on fait le choix d’une MDBC retail (Suède, Pays bas). Le Royaume-Unis milite pour les deux, et probablement la BCE étudiera les deux aussi. C’est le but de la consultation de la BCE pour un Euro Digital à laquelle nous avons répondu à France Payments Forum (eEuro), avec les priorisations des fonctionnalités attendues.

Et Libra t’en penses quoi ?

La course est là. Libra arrivera, les régulateurs et les États européens vont tout faire pour retarder Libra – désormais appelé DIEM – car c’est un réel danger pour eux. Mais ils n’arriveront pas à retarder l’initiative pour très longtemps car ce sont les règles du jeu du « same level playing field ». En interdisant DIEM ils risquent d’interdire aussi beaucoup de fintechs européennes et leurs innovations en même temps. C’est pourquoi l’arme de la régulation pour retarder le projet mené par Facebook est vraiment à double tranchant. Et malheureusement l’Europe a décidé d’être leader de la réglementation et non pas leader de la réalisation et de l’innovation, ce qui fait gagner du temps, mais pas la course. Tandis que les USA, et surtout la Chine, sont en avance.

Pourrais-tu conclure sur cette dynamique qui est en train d’être lancée ?

Cette dynamique est lancée depuis maintenant dix ans, depuis le BTC et le petit papier de Satochi Nakamoto, qui était déjà révolutionnaire.

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir et la dynamique du Bitcoin, que la majorité est en train de ignorer en affirmant que le BTC n’est qu’une expérimentation qui a un peu trop réussie. 

Je pense personnellement que c’est faux, car il faut regarder comment les investissements en BTC apportent des performances sur le panier d’investissement. C’est le même phénomène qui risque de se produire pour l’adoption du BTC en tant que moyen de paiement. Récemment, ont émergé des fintechs qui font le pont pour que les commerçants puissent accepter les cryptomonnaies, recevoir des euros derrière s’ils en ont envie ou des cryptomonnaies. Ces PSP sont régulés et conformes, et opèrent dans les règles de l’art et sous le contrôle des autorités prudentielles. 

Ce nouveau moyen de paiement n’est pas à sous-estimer, car même s’il est encore faible en volumétrie, sa croissance est forte. Et le nombre de ce genre de PSP grandit vite. Il ne faut pas attendre trop longtemps dans les expérimentations qui n’aboutiront qu’au bout de cinq ans, une fois qu’elles seront implémentées dans « l’ancien monde ». Mais d’ici là, d’ici 2025, la course sera peut-être déjà perdue, vaincue par des e-Yuan, des BTC et des « corpo-monnaie » tels que le DIEM.

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